L’Homme du lointain
Bien sûr qu’il me veut, qu’il en crève. Aussi sûre qu’il a trop de principes pour s’attaquer à briser nos liens externes. J’invente son regard qui s’assombrit quand il se tourne vers moi ? J’invente ses rapprochements physiques vers moi ? Je rationalise. J’étudie, interprète, pesant mots, intonations, gestes, regards.
Lorsqu’à ce dîner il s’est fait placer à ma gauche, lorsqu’à ce bar, assis l’un contre l’autre sa cuisse pressait la mienne, je n’ai plus eu de doutes.
Mais ses principes, foutus principes ! je ne pouvais les enfreindre sans risquer de le faire fuir, sans risquer de perdre jusqu’à l’infime battement de cils qu’il me dédiait.
C’est lorsque la vie nous a éloigné qu’il s’est mis à me manquer. Certaines de mes nuits sont peuplées de lui, de son accent à la fois latin et anglo, de son rire franc d'ibère, de son regard charbonneux doux, dur, inquisiteur.
Avoir les occasions de lui tenir tête, de rendre son regard plus sombre que la nuit ou la colère, le titiller du dard de la jalousie, le voir exploser, s’emporter, se jeter sur moi…
Je l’ai cherché sans rien trouver jusqu’à cette trace, une information dans une langue inconnue. Oserai-je ? Quoi lui dire ? Confronter fantasme et réalité ?
J’ai osé.
Sa réponse convenue m’a glacé, remise à ma place.
Mais que croyais-je donc ?!