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13 Jun

Emma ne veut plus parler

Publié par Layna  - Catégories :  #P'tites histoires

    Ça a commencé par du silence. Du silence le matin. Du silence le soir. J’entendais encore le bruit de la radio, les informations du matin, les bols qui claquent sur la table comme pour prévenir les tartines qu’elles allaient bientôt se faire boulotter. Le bruit de la télé, le journal de 20h qui raconte les mêmes histoires que la radio mais avec plein d’images très tristes. Les fourchettes, les couteaux, les petites cuillères, les assiettes et les verres qui me font mal aux oreilles quand on les enferme dans le lave-vaisselle. Ça fait beaucoup de bruit tout ça. Mais j’entends quand même du silence.

    Est-ce que c’est parce que papa rentre souvent tard du travail. Je suis un peu triste qu’il ne me lise plus d’histoires avant de m’endormir, même si maman lit bien les histoires aussi. « Faut ramener du beurre dans les épinards » m’a dit papa, sauf que nous on ne met pas de beurre mais de la crème fraîche. Peut-être que ça le fatigue de dire « crème fraîche » parce que c’est plus long que de dire « beurre » ?

    Après le silence que je n’arrêtais pas d’entendre, c’est maman qui a changé. Ses yeux sont devenus noirs, tout noir. Il n’y avait plus de lumière, plus de petites étincelles dans ses yeux. Parfois j’ai l’impression qu’elle ne me voit plus à cause de tout ce noir. J’ai essayé de faire plein de bruits dans la maison pour chasser le silence. Je chantais. Je pleurais, je hurlais. Maman s’énervait, elle criait et puis me punissait en m’envoyant dans ma chambre. Son regard restait noir comme la nuit. Papa ne disait rien. Il n’était pas là, il travaillait pour le beurre dans les épinards.

    Le silence ne partait pas. Et puis un matin, je me suis réveillée, et mon nounours n’était plus avec moi dans mon lit, mais posé sur la table à côté de ma lampe à étoiles.

    Même si je dors encore avec mon nounours, je ne suis plus un bébé, je sais très bien que mon nounours n’a pas pu aller tout seul à côté de ma lampe à étoiles. J’ai eu un peu peur. Je n’ai rien dit à ma copine Margaux, ni à mon copain Etienne, je ne voulais pas qu’ils se moquent de moi vu que je dors encore avec mon nounours.

    Je n’ai rien dit à maman non plus parce que son regard était trop noir, elle n’aurait rien vu, rien compris. J’ai laissé papa avec nos épinards. J’ai failli le dire à mamie mais, mamie elle est un peu bizarre. Parfois elle rigole pour un rien, elle danse sans musique dans sa maison et elle parle tout fort. Parfois elle reste juste avec moi devant sa télé et elle me serre tout le temps fort dans ses bras. En tout cas je n’ai rien dit mais j’ai décidé de mener l’enquête, comme les policiers.

    Qui faisait bouger mon nounours, et pourquoi ? Je savais que je m’endormais avec lui, serré dans mon bras, sous ma couette. C’était sûr. J’ai regardé mon nounours de partout, sous toutes ses coutures : pas de piles, ni de fils attachés quelque part pour le faire bouger de loin. Comme je n’ai pas tous les outils et les appareils qu’ils ont les inspecteurs et les détectives, je n’avais pas beaucoup le choix pour découvrir mon « déplaceur de nounours » : ne pas m’endormir, fermer les yeux presque complètement pour faire semblant de dormir profondément. C’est drôlement dur de mener une enquête. Je l’ai raté plein de nuits le vilain déplaceur, et je m’en voulais beaucoup, beaucoup quand maman venait me réveiller et que nounours était à côté de la lampe à étoiles.

    Maman avait toujours son regard tout noir qui la faisait disparaître, j’étais triste et énervée de ne pas pouvoir m’empêcher de dormir. Alors j’ai bu du café en cachette, comme les grands.

    C’est comme ça que j’ai compris pourquoi plein de choses avaient changées à la maison, pourquoi maman n’était plus la même et pourquoi papa n’était presque plus jamais à la maison, avec nous.

    Le temps était drôlement long dans mon lit à essayer de ne pas dormir. Maman avait fini de nettoyer la cuisine, j’entendais un peu la télé et j’essayais de deviner ce qu’elle regardait. Je sentais mes yeux se fermer, alors je me pinçais fort pour pas m’endormir. Quand j’ai entendu la porte d’entrée, je me suis dis « chouette, c’est papa » et j’ai failli me lever pour aller lui faire un câlin. Heureusement que je ne me suis pas levée. Papa et maman ont commencé à se parler, mais ce n’était pas comme d’habitude. Ce n’était pas doux et chaud comme quand je les surprends à se faire des poutoux, ni énervé comme quand papa oublie de descendre la poubelle ou que maman lui fait la surprise de ranger son bureau ! Ça n’était pas du tout pareil et ça n’avait pas l’air drôle.

    Je n’ai plus eu besoin de me pincer en tout cas.

    Papa est venu dans ma chambre. Il a ouvert doucement la porte pour vérifier que je dormais bien sagement. Il s’est assis sur mon lit, doucement, et comme il fait quand c’est lui qui me couche, il a caressé ma tête en me faisant des petits bisous dans les cheveux, en me disant plein de trucs gentils, comme quoi j’étais la plus belle des princesses, qu’il m’aimait plus que tout. Ça m’a fait bizarre quand je l’ai entendu dire que « ce n’était pas facile »  et qu’il ne savait « pas comment faire ».

    Il a pris mon nounours, il l’a serré contre lui, lui a fait plein de bisous et il est sorti. J’ai attendu un petit peu avant de sortir mon bras de dessous ma couette.

    Nounours était assis à côté de ma lampe à étoiles.

    Mon nounours n’est plus à sa place à cause de papa. Maman n’est plus la même à cause de papa. La maison est devenue toute triste.

    Papa va quitter la maison. Il va nous laisser. Ils ne me disent rien mais je le sais. C’est papa qui l’a dit. Je l’ai entendu.

    Ils ne me disent rien. Comme si je ne comptais pas.

    Alors j’ai décidé de ne plus parler. À personne. Jamais.

    Mamie est venue pour m’emmener en balade. D’habitude c’est moi qui vais chez elle parce qu’elle trouve que c’est trop long de venir jusque chez nous. Elle me pose plein de questions, me parle des cours de danse qu’elle voudrait m’offrir, de la tenue qu’il faudra acheter… Je ne la regarde pas, je ne lui réponds pas.

    Je ne parle pas.

    Quand on est rentrées de notre balade, maman avait les yeux tout rouge mais son regard était encore tout noir.

    Papa est parti.

    Le silence est resté à la maison. J’ai laissé mon nounours à côté de ma lampe. Finalement je l’ai repris avec moi dans le lit. Il n’y est pour rien si papa le changeait de place et si… papa est parti.

*     *     *

    C’est comme un jeu de voir les grandes personnes qui me font leurs gros yeux parce que je ne leur parle pas, qui me font la leçon, et me menacent aussi. Le plus drôle c’est les gâteaux et les bonbons qu’ils me promettent si je dis « enfin quelque chose ».

    Y’a qu’avec Margaux et Etienne que ce n’est plus drôle. C’est quand même difficile de se parler seulement avec les mains, les épaules. Avant ça je les faisais tout le temps rigoler dans la cour de l’école. Maintenant ils essayent à leur tour mais ils ne sont loin d’être aussi rigolos que moi. Et puis… Ben Margaux elle m’a dit qu’elle en avait marre. Elle a pas dit qu’elle se chercherait une nouvelle copine mais bon j’ai bien senti qu’il y avait un risque.

    Alors avec eux – mais seulement avec eux ! – j’ai recommencé à parler. La tête qu’ils ont fait la première fois, hi, hi ! Ils se sont mis à sauter partout et à crier comme des fous. Heureusement qu’on était au jardin et que nos mamans étaient un peu loin, parce que je criais aussi. Est-ce que crier c’est pareil que parler ?

    Sinon maman a les yeux moins noirs qu’avant. C’est pas encore ses vrais yeux mais bon…

    J’ai bien aimé quand elle s’est disputée avec mamie. Et même toutes les fois où c’est arrivé.

    J’aime bien mamie, et depuis que je parle plus peut-être même un peu plus parce qu’elle me fait plein et plein de cadeaux. Il suffit que je m’arrête devant quelque chose quand elle me garde – et c’est beaucoup en ce moment – pour que hop ! elle me l’achète. J’ai essayé aussi en m’arrêtant plusieurs fois devant cette machine à spresso que maman  voudrait tant mais mamie n’a pas compris, elle m’a juste dit que le café « c’est pas bon pour les enfants » et que c’était sûrement mon père qui m’en avait fait boire. « C’est pas pour moi ! » j’avais envie de dire à mamie, « et puis arrête d’être méchante avec mon papa ! » je voulais lui crier.

    C’est à cause de ça que Maman s’est plusieurs fois fâchée avec mamie, parce qu’elle n’est pas du tout gentille avec papa, mamie. Peut-être qu’elle aussi est trop triste qu’il soit parti alors elle se venge un peu ? Ou alors  c’est qu’elle n’a jamais aimé papa… Ce serait un peu fou quand même parce que moi j’ai jamais rien vu. Papa non plus parce qu’il est très gentil avec mamie.

    Il est parti mais il est adorable mon Papa, non mais !

    Il m’appelle souvent, pas longtemps mais très souvent, pour me dire qu’il pense à moi, qu’il est à Prague, à Budapest, au Caire et d’autres villes encore, et que je dois continuer de mettre une punaise, avec l’aide de maman bien sûr, sur la mappemonde pour chaque endroit qu’il où il est passé.

    Et puis… Au début maman et papa ne se parlaient pas au téléphone. Maintenant ils se reparlent. Je ne dois plus raccrocher mais redonner le téléphone à maman.

    C’est sûrement pour ça que son regard n’est plus tout noir.

    J’ai résolu le mystère de mon nounours qui se déplace. Ce qui serait bien c’est que papa revienne à la maison maintenant. Mais je sais pas comment faire. Etienne m’a donné des idées, comme celle où il faudrait que je sois malade pour que papa vienne me surveiller. Sauf que ce serait vraiment pas drôle : déjà que je ne parle plus, s’il faut en plus que je reste dans mon lit toute la journée !! Etienne m’a dit aussi que je n’ai qu’à fuguer comme son cousin. Sauf que son cousin il a au moins quinze ans, et puis qu’est-ce que je ferai toute seule dans les rues ? Margaux, elle, n’a aucune idée. Elle dit que c’est une affaire de grandes personnes et que je pourrai rien changer, que les adultes font pas ce qu’ils disent et que leurs promesses  c’est aussi faux que le Père Noël ou la Petite Souris. Etienne a fait une sacrée tête alors Margaux a éclaté de rire. « Hou le bébé ! Hou le bébé » elle s’est mise à chanter sans vouloir s’arrêter. Etienne s’est mis en colère et la bagarre a commencé. Au début j’étais du côté d’Etienne parce que moi aussi j’y crois au père Noël et à la Petite Souris. Mais comme il était trop méchant avec elle, que ces coups de pieds étaient super forts, j’ai commencé à aider Margaux.

    On s’est retrouvés près de la fontaine. Margaux tirait Etienne vers l’eau de la fontaine et moi je tirais dans l’autre sens. Et là splash on est tombés tous les trois dans l’eau. La bagarre s’est finie, on a éclaté de rire et on a commencé à jouer à s’asperger. Jusqu’à ce que la baby-sitter d’Etienne nous retrouve là (elle a toujours son téléphone collé à l’oreille celle-là). Les autres enfants voulaient nous imiter : fallait voir les mamans et les nounous courir partout et crier après eux pour les empêcher.

    C’était une super bagarre !

    Je sais pas quoi faire.

    C’est pas drôle. Et puis c’est pas juste.

    Et puis j’ai quand même eu une idée, une super idée même je crois.

    Youpi ! Papa vient me chercher à la maison cette fois. Pour l’instant il venait me chercher à l’école donc je pouvais pas faire ce que j’imaginé pour les remettre ensemble lui et aman. Ce coup-ci il vient à la maison donc je vais pouvoir le faire. Youpi !!

    Le regard de Maman est encore plus plein d’étoiles qu’avant ! Pourquoi ?
Parce que……………….. Papa est revenu !!

 
FIN


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Humeurs et délires littéraires