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30 Jul

Godric & Eric

Publié par Layna Connors  - Catégories :  #AD amie poétesse

Je regarde Eric avec le même amour, la même chaleur qu’autrefois. Un amour intact, qui a défié le temps, les peurs, les accès de rage, un amour qui n’a souffert ni routine ni défaillance. Ah Eric, si tu savais combien il est léger à porter et pourtant combien je n’en peux plus !

- Mais… c’est… impossible. Tu ne peux pas faire… ça ! Aucun de nous n’a jamais fait ce choix… dé… délibérément…

Typique de nos congénères vraiment, mais toi Eric, toi tu pourrais comprendre, me comprendre ?

Eric était comme un chiot errant quand je l’ai trouvé. Famélique, bagarreur. Cette douceur dans son regard d’animal blessé. Je n’avais rien vu de tel chez un homme. Il était grand, solide, en bon viking sculpté par les batailles et la vie en mer. Son regard a tout changé, réveillant en moi un besoin de protection, de guérison même. Mon cher et doux Eric, mon plus grand amour, mon plus cher enfant…

Eric fait les cents pas, s’agite, tour à tour se tord et se presse les mains. Je ne sais quoi faire. A la vérité je ne sais plus quoi faire depuis longtemps. Tel un soufflé retombé. Tel un ballon depuis longtemps vidé d’air. Je ne peux que regarder Eric s’agiter.

- Tu me débites tes conneries et puis… et puis quoi ? Arrêtes de sourire ! Tu t’attends à quoi, que j’applaudisse ? Pourquoi, Godric, pourquoi !?

Je lui réponds avec toute la douceur et la détermination dont je suis capable. Non que je me sente lâche, indéterminé. Je veux qu’il comprenne, qu’il accepte.

- Je ne pouvais partir sans te dire au revoir n’est-ce pas ?

- Parce que ça compte de me dire au revoir ? Mais si je compte tant que ça alors reste bordel ! Reste avec moi, oublie cette idée ridicule !!

J’ai réveillé ce même regard qui m’a tant de fois mis au bord de l’abîme, où se mêlent colère, tendresse, douleur. Quand je lui interdisais, au tout début de sa nouvelle vie avec moi, de tuer comme un sauvage, quand je tentais de lui faire comprendre que la vie du moindre humain, aussi sale et dépravé soit-il, avait son importance. Il projetait « ce » regard sur moi, de toutes ses forces, sans bouger d’un pouce, m’obéissant malgré tout. Quand, enfin, il a su se nourrir normalement, du moins selon mes désirs, j’ai pu le lâcher dans la nature. Le lâcher… oui… trop tôt peut-être…
Je me tourne vers la baie vitrée. J’ai hâte que le soleil se lève. J’ai hâte d’en finir.

Bruit feutré. Un mètre quatre-vingt-quinze, quatre-vingt-quinze kilos et il se déplace comme un chat. Ses mains se posent, hésitantes, sur mes épaules. M’éloigner ? Pour quoi faire ? Non, je lui dois cet instant. Mon cœur est si paisible.

- Godric… ?

- Eric.

Les bras d’Eric m’étreignent. Il est si grand que je parais plus petit encore ! Nous restons ainsi une éternité. Douces expressions humaines, si ironiques dans nos bouches !

- Je ne te laisserai pas partir Godric. Tu… tu ne peux pas me laisser.

Eric a été le seul à réveiller ce qu’il restait d’humanité en moi. Pourquoi ? Pourquoi lui ? Il avait tout ce qu’il fallait pour m’entrainer dans davantage de cruauté, d’avantage de dépravation. Au milieu du brasier que j’avais créé dans son village, au milieu de mes sbires qui déchiquetaient, tuaient et mangeaient à tout va, au milieu de ces humains hurlant d’effroi, j’ai senti ce jeune humain qui tentait de se cacher, dont le cerveau s’agitait en tout sens pour assimiler et comprendre l’horreur inimaginable qui l’entourait. D’une pichenette je l’ai délogé et soulevé au-dessus de ma tête. Je l’ai regardé, observé, je me suis repu de son visage. Nous pouvons passer des décennies sans nous voir, que rien ne peut l’effacer de mon esprit. D’autres l’auraient pris pour amant, pour esclave. J’en ai fait mon fils. Le premier. Et le seul.

Pouvais-je éviter qu’il veuille me dissuader ?

- Je t’aime Eric. Plus que tu ne pourras jamais le comprendre. De tout mon cœur, de toute mon âme, je t’aime. Ma décision et prise et rien, rien Eric, pas même toi, ne peut rien y faire.

S’il avait un cœur, je le sentirais cogner, désordonné, sur ma nuque. Tout ce que je sens est son grand corps s’affaler au sol.

La nuit devient moins sombre. Mon heure est bientôt venue.

Que lui dire pour qu’il… pour qu’il…Je n’avais pas imaginé que cela lui fasse autant de mal, le rende si inerte. Des cris, des hurlements, sa rage qui aurait explosé, il aurait cassé tout ce qui lui passait sous a main, c’est ce que je m’étais imaginé.

Combien de fois lui avais-je dit de faire attention ? Son impétuosité était difficile à contrôler. Il entrait, se servait, buvait jusqu’à plus soif. Un prince de sang et de douleur, tout ce que je n’aimais pas, tout ce que je haïssais chez nos congénères. La première fois, je n’avais rien dit, de honte, Eric avait réussi à se maîtriser un certain temps ; la seconde fois, en pleine Allemagne de 1943, je l’avais laissé en plan, attendant que l’orgie guerrière prenne fin. Quand il m’a retrouvé, me racontant crânement ses exploits, il avait appris à cacher sa honte autant que sa peine. Il tentait d’être imperméable aux sentiments alors que moi je les accueillais de plus en plus, les recherchais pour m’en repaître.

Je ne saurais être plus fier. Eric m’offrant ses émotions, s’offrant à lui-même le plaisir, indicible pour nous autres, d’être ému, de le sentir, de le montrer.

- Tu ne peux me rendre plus fier de toi et plus sûr de ma décision qu’en cet instant Eric. Je n’ai plus rien à faire ici. J’ai vécu trop, beaucoup trop longtemps.

Maintenant qu’il est à mes genoux, qu’il me regarde comme son père, son guide, maintenant que le ciel devient gris clair, mon cœur se gonfle de bonheur.

- Je t’ai donné tout ce que j’avais à donner et tout ce que je n’imaginais pas.

- Non… non…

Ses pleurs sont une douce musique. Mon fils. Lui fallait-il donc cette épreuve pour parfaire son éducation ?

Je suis un dissident, une erreur parmi les nôtres. Exclu des humains, assoiffé de sang, rarement rassasié, il aura fallu Eric, ce même Eric dont je voudrais effacer les larmes rouges qui tapissent son visage, pour que Dieu m’apparaisse, enfin.

- Tes souvenirs sont tiens, pour l’éternité, et j’y serai si tu veux bien. Autant que tu voudras, dès que tu le souhaiteras. Tu es le meilleur enfant que j’ai rêvé avoir. Et, parce que tu m’aimes, eric, tu dois accepter ma décision.

- Mais…

- Chuuuut. Le soleil se lève. Il est trop tard Eric.

- Alors j’aurais pu t’arrêter, avant, si j’étais revenu ?

Que dire ? Il est si jeune encore, il a tant à apprendre encore.

- Ca n’aurait rien changé. Rien, lui dis-je en caressant son beau visage, me plongeant une dernière fois dans ses yeux si expressifs. Je ne te demande qu’une chose Eric, aime ton prochain, aime les humains, aime les comme je les aime.

Je quitte Eric vers ce qui sera mon brasier. Je songe au village d’Eric que j’ai décimé. Je pleure de joie et de bonheur. Un autre destin m’attend.

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Humeurs et délires littéraires